« Adieu, ma chère maison, mon berceau. 
L'hiver passera, viendra le printemps et toi 
tu n'existeras plus, on t'aura démolie. »
Tchekhov, La Cerisaie - traduction Markowicz/Morvan (Actes Sud).
Un été, loin d'ici. La chaleur poisseuse, douce ou écrasante, soulagée par la brise venue de la mer. Des façades décrépies aux teintes passées, tannées par un soleil aveuglant. Des cours envahies de végétation luxuriante, où poussent pêle-mêle les vignes, les espoirs déçus et les antennes paraboliques. Des immeubles craquelés qui surplombent des terrains vagues et des fêtes foraines miteuses. Des gens, surtout. 
Et un homme qui attend, un bouquet de fleurs tenu dans son dos.
La lumière a exigé que j'achète quelques pellicules périmées à un photographe du coin. Aucun projet, juste l'étonnement, errant dans ce lieu qui me fascinait, mais qui refusait de m'expliquer pourquoi. Je ne parlais pas la langue. Je ne savais pas vraiment lire les panneaux. 
Ni les visages, ni les silences.
Quelques mois plus tard, la Russie annexait la Crimée.
La chronique naïve d'un été ordinaire est devenue, sans que je l'aie cherché, fragment d'un monde sur le point de basculer. L'homme aux fleurs a-t-il trouvé à qui donner son bouquet ? Les couleurs ont dérivé, le grain s'est épaissi. Je ne sais toujours pas ce que j'ai photographié. Je pensais rapporter des souvenirs, sans réaliser que je faisais des adieux.
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